MANIFESTE POUR UN MOUVEMENT POUR LA PSYCHIATRIE
www.collectifpsychiatrie.fr site de « la nuit sécuritaire »
Il y a quelques décennies Tosquelles disait : « sans la reconnaissance de la valeur humaine de
la folie, c’est l’homme même qui disparaît ».
Pourtant, peu après le tournant du siècle, l’Etat,
mettant en pièce le fondement démocratique de son assise, fit tomber sur le pays une lourde nuit
sécuritaire laissant l’épaisseur de l’histoire ensevelir le travail de ceux, Bonnafé, Le Guillant,
Daumézon, Tosquelles, Lacan, Paumelle, Lainé et d’autres, dont nos générations ont hérité du
travail magnifique. Ils avaient fait de leur pratique oeuvre de libération des fécondités dont la folie
est porteuse, oeuvre de libération aussi de la pensée de tous, rendant au peuple son honneur perdu à
maltraiter les plus vulnérables d’entre nous.
Aujourd’hui cet obscurantisme affecte nos pratiques d’aide, de soin et de prendre soin dans les
champs médicaux, médico-sociaux et sociaux et concerne aussi bien la pratique privée que
publique.
Il porte gravement atteinte à la dignité des patients, réduits à n’être plus considérés que pour
leur supposée dangerosité et voués en tant que tels à des contraintes humiliantes.
Le gouvernement s’attaque à l’enseignement, à la recherche et à la question de la formation,
visant à effacer toute référence aux méthodes psycho dynamiques de soin et de compréhension du
psychisme s’attelant à nier sans cesse la pensée, la parole et le sujet dans toute la dimension
inconsciente qu’il comporte.
Il s’appuie pour mener son obscure entreprise sur un certain nombre d’ universitaires engagés
dans une démarche d’épuration vis-à-vis de ceux qui se réfèrent à la leçon freudienne et sur certains
organismes de recherche dévoyés dans une approche plus scientiste que véritablement scientifique,
réduisant, en particulier les humains à leur comportement et leur souffrance à une collection de
symptômes dont il faudrait, selon eux, venir à bout au plus vite sans jamais se questionner sur un
sens du symptôme mais en abrasant tout délire, toute déviance à l’aide de puissants psychotropes.
C’est ainsi que dans une cascade de décrets et propositions, après avoir vu la psychanalyse
gravement mise en cause dans un rapport scandaleux, il a été proposé l’inquisition d’éventuels
signes de déviance chez les enfants de trois ans et moins, prédictifs de leur éventuelle délinquance à
venir.
Puis il a été décidé de mettre en oeuvre une « perpétuité sur ordonnance » chez les criminels
condamnés à plus de 15 ans de réclusion en fin de peine du fait de leur « particulière dangerosité »
et pour prévenir les récidives potentielles.
Enfin le 2 décembre 2008 le président de la République visitant un hôpital psychiatrique dont
les malades étaient retenus dans leurs chambres (comme les manifestants de Saint Lô et de Nîmes
furent exclus de l’accès du centre ville !) a annoncé la mise en place de réformes dramatiques.
Celles-ci impliquent la mutation des professionnels du soin en gardiens, plus grave encore, elles
induisent une évolution du statut de patient sujet de sa parole à celui de « schizophrène dangereux »
juste bon à enfermer. Le préfet devient l’ordonnateur des soins « Les experts donnent leur avis mais
la décision, ce doit être l’Etat » a déclaré N.Sarkozy à Antony.
Dans le même esprit la création d’une obligation de soins en ambulatoire est annoncée.
C’est ainsi que la plus haute autorité de l’Etat devant les soignants les représentants des patients
et leurs familles a imposé cinq mesures liberticides, au prétexte de la réduction des risques non sans
l’assentiment de certains.
L’enfermement est ainsi posé comme l’arme définitive contre une folie forcément dangereuse
et « géo localisable » Pas un mot n’est dit sur la souffrance des patients, véritable enfermement
intérieur, qui subissent au quotidien l’indifférence d’une société cherchant à se protéger ainsi de sa
propre folie.
S’ajoute à ces mesures l’affirmation de la primauté du directeur de l’hôpital, véritable
« patron », qui aurait seul le pouvoir d’orienter de décider de la politique de soins et de « sécurité ».
Enfin, nous avons aujourd’hui à déplorer les propositions du rapport Couty dans lequel nous
voyons l’annonce de la destruction de la politique de secteur, nous laissant dans la position
d’instruments d’un triple forfait auquel nous serions assignés : évaluer, expertiser et enfermer. Il est
particulièrement instructif pour notre mouvement de remarquer que ce rapport ne tient aucun
compte des vingt deux propositions issues des Etats Généraux de la Psychiatrie des 5, 6 et 7 juin
2003.
Trente neuf professionnels de plusieurs horizons, ont alors lancé un appel soutenu par plus de
20 000 signataires à ce jour, visant à restituer aux patients leur dignité, leur honneur à
l’enseignement et à la recherche, leur éthique à nos pratique.
Miguel de Unamuno cité par L. Bonnafé prête à Don Quichotte d’être descendu aux enfers et
d’y avoir enlevé l’inscription laissée par Dante : « vous qui entrez ici perdez tout espoir » pour la
remplacer par une sur laquelle on pouvait lire : « vive l’Espérance ! »
Nous avons décidé de ne pas laisser l’air du temps saccager l’Espérance et considérant que ni
les idées ni les lois ne sont forcément respectables ou légitimes nous nous donnerons tous les
moyens de faire supprimer ou modifier ces dispositions sécuritaires ou d’en annuler l’effet sur la
vie des patients comme sur l’expropriation progressive du droit de soigner dont nous refusons d’être
les objets.
Face à la violence de l’Etat, il ne reste, chacun à sa place, et particulièrement dans nos métiers
qu’à résister autant que possible. Nous affirmons donc ici notre ardente obligation à ne pas mettre
en oeuvre les propositions dégradantes d’exclure du paysage social les plus vulnérables.
On observe aujourd'hui un recul des limites de l'Etat de droit (cf. Juge Portelli, Appel des
appels du 31 janvier), permis par le développement de l'idéologie sécuritaire par exemple, avec le
projet de rétention de sûreté, "abjection philosophique et juridique" (cf. Juge De Pas, Appel des
appels ibid) ou avec le dépistage, dès l'enfance, des futurs délinquants, ou encore la prétention de
"juger les fous", en mettant en avant une intention compassionnelle envers les victimes.
Refusant la résignation devant cette mutation idéologique, ne pouvant accepter de rester
impuissants lorsque seront en jeu l'honneur et le bien-fondé de nos pratiques, considérant que « Ce
qui fait l'injustice, ce n'est pas tant la loi injuste que l'obéissance à la loi injuste »,
nous proposons à ceux qui nous ont rejoints et à ceux qui le feront plus tard :
- D’interpeller les préfets représentants de l’Etat chaque fois qu’une de leurs décisions
concernant nos patients nous paraîtrait arbitraire.
- D’appeler à la création d’un collectif d’avocats pour défendre les droits des patients.
- De refuser toute participation au processus de rétention administrative (de l’expertise à la
création de centres).
- De refuser les modalités actuelles de certification ou de les critiquer auprès des enquêteurs.
La certification, menée sous l’exclusive d’une évaluation telle qu’elle est pratiquée dans
l’industrie et donc sans rapport avec nos pratiques, s’emploie à mettre celles-ci à la norme
selon des critères où la complexité et la singularité de chacun n’auraient plus leur place et où
la dimension relationnelle ne serait pas prise en compte.
- De refuser, chacun dans le champ de sa pratique, de participer aux diverses instances
auxquelles nous participons aujourd’hui (action à laquelle appellent aussi la CPH et l’INPH)
- D’instituer un nouveau dialogue avec les familles et avec les associations d’usagers.
- De lutter contre le projet de loi « Hôpital, Patient, Santé,Territoire »et de considérer l’intérêt
des synergies avec « l’Appel des Appels », « la Politique de la Peur » et de participer donc
activement aux Etats Généraux des Droits et des Libertés.
- Tirant les leçons d’années où nous nous sommes montrés trop soumis à un discours sur la
psychiatrie dans lequel nous ne nous reconnaissions pas, nous proposons enfin que se crée
partout un vaste mouvement de mise en lien de nos références théoriques, de nos
orientations, de notre expérience, grâce à un Forum Itinérant dont la réunion du 26 janvier à
Reims a constitué les prémisses, traitant thème par thème des grandes questions qui
traversent nos métiers. Des collèges locaux de réflexion tels que ceux proposés par J. Oury
pourraient permettre d’en préparer le déroulement.
Nous vous convions aujourd’hui à créer ce mouvement pour tenter de refonder une psychiatrie
où il ne serait pas interdit de penser, au sens où, comme le dit Jean Luc Nancy « entrer dans cette
pensée, c’est agir déjà. C’est être dans la praxis par laquelle se produit un sujet transformé plutôt
qu’un produit conformé, un sujet infini plutôt qu’un objet fini »
Votre réponse massive à l’appel des 39 comme le nombre d’inscrit au meeting du 7 février
laissent bien augurer de notre capacité à créer ce mouvement qui devra devenir un interlocuteur
majeur dans les rudes combats qui nous attendent.
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